Nuits fauves

Après une première journée le long du Pacifique, on prit à gauche sur la route rocailleuse qui suit le Rio Santo lors de sa montée rapide vers la province d’Ancash. Un homme abandonné dans une guérite à l’entrée de celle-ci en sortit pour venir à notre rencontre. Il semblait heureux d’avoir de la visite et on discuta avec lui un moment. Puis, après avoir pris en note nos noms, nationalités, numéros de passeport et autres informations de rigueur, il nous laissa repartir.

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Kiosque à fruit dans la ville de Virú.

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Pause almuerzo au marché municipal de Chao.

Cloué sur un ciel limpide, le soleil tapait fort ce matin-là et il en fit de même une bonne partie des cinq jours que nous mîmes à rallier Huaraz. De la guérite, il nous faudrait pédaler trois bonnes heures, peut-être quatre, pour atteindre le village suivant, celui de Tanguche à une cinquantaine de kilomètres.

Assez régulièrement, des routes secondaires menant à des campements miniers débouchaient sur celle que nous suivions. D’énormes camions benne en sortaient en soulevant des nuages de poussière qui nous piquaient la gorge et les yeux. Leurs conducteurs s’étonnaient ou s’amusaient de notre présence et nous lançaient des regards incrédules ou des salutations enjouées selon le cas.

Vers midi, des travailleurs nous invitèrent à nous reposer un moment sous l’ombre de leur tente et à remplir nos bouteilles à même leurs réserves d’eau. Je me rappelle assez clairement, même s’il s’agit d’un détail insignifiant, que celle-ci abritait aussi une table de bois dont la surface était recouverte de mots gravés ou tracés au marqueur. Il nous fallut nous arrêter une dernière fois pour réparer la première crevaison de Laurianne, puis nous arrivâmes à Tanguche bien avant la tombée du jour.

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Première crevaison pour Laurianne.

C’était un petit village rizicole de maisons d’argile, dressé à quelques centaines de mètres du Rio Santo. Il n’était pas même nécessaire de voir les champs pour deviner ce qui s’y cultivait; cela se pressentait à la quantité de zancudos —l’équivalent péruvien du brûlot québécois—dont l’air était rempli. On échappa momentanément à cette pourriture d’insecte en trouvant refuge dans un des rares commerces du lieu où une bière froide fût débouchée pour célébrer la journée. Laurianne ne m’avait pas ralenti. J’étais fier d’elle et optimiste pour la suite des choses. Le petit magasin où nous nous reposions possédait quelques tablettes mal garnies de farine, biscuits, pâtes, boissons gazeuses, bouteilles de bière et fruits et légumes semi-pourris.

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Le Rio Santo à l’approche de son embouchure. Les photos sur lesquelles apparait la date sont de Laurianne.

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Élevage de cuyes ou cochons d’Inde. Animal de compagnie au Québec, viande grillée dans les Andes. 

On avalait nos dernières gorgées de bière lorsque, de derrière un rideau, sortit un jeune enfant sauvage qui se précipita dans ma direction en jurant qu’il me tuerait et me crèverait les yeux. Il avait un sale nom américain qui ne devrait jamais appartenir à un enfant sud-américain, quelque chose comme Jefferson. Celui-ci me filait des coups et s’agrippait avec une telle férocité à la chemise que je venais d’acheter à Trujillo, que je ne pus m’en défaire qu’au prix de quelques boutons.

Notre plan était de passer la nuit dans l’école primaire locale où l’on nous offrit un repas. Au final, les enseignants qui demeuraient une semaine au village et l’autre chez eux, à Chimbote, nous invitèrent à partager leur chambre. Les murs de celle des hommes étaient en partie tapissés d’images de femmes nues.

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Les jeunes de Tanguche n’avaient jamais vu un joueur de foot aussi nul.

Après un passage dans la douche chaude et publique du village, on s’enfonça dans la tiédeur de nos lits grinçants jusqu’aux premières lumières du jour suivant. Bien piqués par les zancudos, on enfourcha nos vélos sur le coup de 9h00, afin de poursuivre notre remontée du Rio Santo, paisible et large à l’approche de son embouchure.

J’eus rapidement la mauvaise surprise de découvrir que deux des cinq vis unissant mes plus grands plateaux avaient foutu le camp. Lucho, complètement crevé, s’était endormi six ou sept fois en remontant mon pédalier et avait dû oublier de les serrer correctement, ce que je pris soin de faire avec les trois restantes. Il faudrait y voir à Huaraz.

Lorsque les forces commencèrent à nous manquer, quelques heures plus tard, on refit le plein d’énergie en se payant le plat du jour dans une halte routière. Selon un proverbe latinoaméricain bien connu, un homme au ventre plein est un homme au coeur content. Dehors, le vent s’était levé mais il soufflait toujours à notre avantage, si bien que les kilomètres suivants défilèrent presque sans effort.

Au-dessus de nos têtes, autour de nous, le sol commença à se dresser en formations rocheuses vertigineuses au sein desquelles un géologue fasciné aurait pu lire, comme dans un livre, une histoire qui échappait aux deux profanes que nous étions. Des falaises interminables où s’accrochaient de toutes parts et jusqu’au ciel une forêt éparse de cactus. Nous entrions à ce moment et sans que je ne m’en apercoive tout à fait, dans ce Pérou mythique et romanesque duquel je m’étais jusqu’alors contenté de rêver en caressant une carte du monde du bout des doigts.

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Sur le chemin d’El Mirador

Sous l’ombre des montagnes, une femme qui portait son enfant au dos, solidement enroulé dans un tissu aux couleurs vives récoltait du petit bois au bord de la route. Dans un champs de pommes de terre, des paysans nous envoyèrent la main. «C’est encore loin, El Mirador?» qu’on leur demanda. Ils nous répondirent que non. On ignorait ce qu’on y trouverait, seulement que c’etait le prochain lieu habité et qu’on y dormirait peut-être.

On fut bien heureux, en y arrivant, de découvrir que l’endroit existait bel et bien parce qu’on commençait à en douter. Sous de grands arbres et au-dessus du Rio Santo, on trouva une camionnette en panne, son propriétaire, puis un vieil homme et une femme, les fesses sur un banc de bois, adossés à la façade d’une salle à manger. De l’autre coté de la route poussaient au pied d’une colline des rangées d’avocatiers et de manguiers dont ce n’était pas encore la saison.

Les trois interrompirent leur conversation pour nous accueillir et, à notre demande, on nous apporta une bouteille. Celle-ci achevée, déja un peu plus détendus, le vieux nous enseigna l’entrée d’un sentier abrupt taillé dans la broussaille épineuse qui descendait vers le fleuve, sur la rive duquel on laissa tomber tous nos vêtements.

Pour parer à toute éventualité, comme on ne sait jamais ce que la nuit nous réserve, on se débarbouilla bien comme il le faut, chacun de notre côté, en n’oubliant pas un seul recoin. Je suis un gars pudique et honnête et je ne me retournai pas alors pour contempler le joli corps nu de Laurianne. Si je l’avais fait, ce que j’aurais vu m’aurait sûrement plu.

L’air était maintenant tiède et léger et après avoir été éveillés au contact de l’eau froide, la seconde bière que nous culbutâmes nous assoupit à nouveau.

Dans la salle à manger ou nous entrâmes, quelques individus déjà attablés fixaient avec attention un téléviseur. Celui-ci retransmettait une émission de tele basura de Lima, où, divisés en deux groupes rivaux, de jeunes bronzés à l’air tout sauf péruvien prenaient part à des défis abrutissants.

On mangea du pain, accompagné de fromage casero, puis le sommeil eut raison de nous. Le vieux avait un lit à louer, au fond d’une chambre aux murs de béton où s’entassaient des matelas poussiéreux. Je pensais camper à l’extérieur mais Laurianne m’invita à écouter un groupe français que je ne connaissais pas et le petit matin vint me trouver bien au chaud, endormi à ses cotés.

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Paysages du Rio Santo.

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Deuxième crevaison pour Laurianne.

On continua de s’approcher de notre destination sans trop se presser au cours des jours qui suivirent. D’abord en traversant le cañon del pato et ses quarante-six tunnels creusés à flanc de montagne, puis en remontant lentement la vallée du Rio Santo qui compte un chapelet de petites villes aux jolies places d’armes; Caraz où l’on passa une dernière nuit et la nouvelle Yungay, reconstruite à proximité de l’ancienne, qu’une coulée de boue et de glace, qui s’écoula de la face nord du mont Huascarán à 300 kilomètres à l’heure emporta avec la quasi-totalité de ses habitants, en 1970.

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Falaises du Cañon del pato.

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L’un des quarante-cinq ou quarante-six tunnels du cañon.

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Le Christ t’aime. Slogan peint sur une paroi du cañon.

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Laurianne fait la course.

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Ça grimpe solide au Pérou!

L’hiver était en place depuis plusieurs mois et une masse sombre de nuages s’enroulait autour des sommets glacés de la Cordillera blanca, dont les imposants glaciers se déployaient vers le sud. De temps à autre, une éclaircie nous laissait entrevoir leur masse blanche et lumineuse dont la vue m’émouvait et me faisait sourire.

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L’un des glaciers de la Cordillera Blanca se laisse voir le bout du nez.

Mille mètres de dénivelés plus loin, ce fut Huaraz. Huaraz et ses randonneurs fébriles de tous les coins de la planète. Huaraz et ses mille et un petits hotels à cinq dollars et une douche tiède la nuit. Huaraz et son restaurant chifa à chaque coin de rue. Huaraz où l’on s’acheta chacun un sac à dos et but des carafes de pisco sour en guise de préparation à l’une des plus belles randonnées du monde, celle de Santa Cruz dans le parc national de Huascarán.

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Dans les rues de Huaraz.

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Attablés dans un chifa, sorte de restaurants chino-péruviens.

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Négociation tendue autour d’un bon sac à dos. (La citation est de Laurianne).

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On célèbre l’achat de nos nouveaux sacs avec quelques verres de Pisco sour.

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Sept verres plus tard.

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P’tit loup péruvien.

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Le Pérou, mes amis, est un paradis de la boustifaille!

72 jours à Trujillo (deuxième partie)

Je ne me souviens plus exactement sous quel prétexte s’est déclarée la guerre avec Lance. Ce n’était pas un enfant facile du genre de ceux qui se moulent au système éducatif et dorment bien la veille de la remise des bulletins scolaires. De fait, rares étaient les jours où il ne revenait pas de l’école accompagné d’ennuis.

Je n’ai jamais vu Lucho le punir physiquement. Quant à Araceli, sans faire son apologie, si elle le tapait rarement mais à l’occasion avec le premier objet qui lui tombait sous la main, j’ai toujours senti que c’était sur le coup de l’exaspération et jamais dans le but de lui faire mal. J’ignore d’ailleurs qui d’elle ou de son fils souffrait le plus des coups qu’elle lui infligeait. Invariablement, ce genre de scène se terminait en sanglots. Araceli prenait son fils dans ses bras, le berçait, le réconfortait, et lorsque les pleurs et les hoquètements de ce dernier cessaient, le calme retombait sur la maison.

Trop lâche pour m’imposer entre Lance et ses parents, j’essayais au moins de rendre sa vie un peu moins difficile, de lui remonter le moral. Je lui prêtais mon ordinateur portable même si son père me l’interdisait, ou bien l’encourageait railleusement: «Tu sais Lance, il ne te reste que dix ans d’école obligatoire —comme s’il y avait là matière à réjouissance—ensuite tes vieux n’auront plus rien à te dire et tu feras bien ce qui te plaira!» D’un autre côté, j’essayais de rassurer Lucho et Araceli en les convainquant que leur fils n’était pas si terrible, que ses mauvaises années lui passeraient, que j’étais bien pire à son âge (ce qui était faux, seulement un peu plus menteur). Ainsi naquit entre nous deux une certaine complicité. Certainement pas une relation respectueuse, par contre, puisqu’on s’envoyait promener à tour de bras —«¡Concha tu madre, pendejo!»— aussi souvent que possible. Ça faisait partie du jeu.

Un jeu qui commença de manière amusante —on s’envoyait un verre d’eau par la tête lorsque les adultes tournaient le regard— mais qui dégénéra rapidement. L’intensité des actes belliqueux alla en augmentant. D’un verre d’eau, sans trop se soucier des flaques qui se formaient à travers la maison, on finit par s’en lancer sept. Puis des seaux entiers. Je choisis d’en rester là dans nos combats aquatiques et dus rapidement m’avouer vaincu lorsque mon jeune adversaire décida de les pousser à un autre niveau.

Il commença bientôt à me tendre des embuscades depuis la cuisine des cyclistes, d’où il me bombardait de tout ce sur quoi se posaient ses sales pattes —huile végétale, sucre, vieilles godasses, acide sulfurique— dès que je m’aventurais au deuxième. Ça ne faisait pas beaucoup rire sa maman à qui incombait le nettoyage des bordels qu’occasionnaient les expéditions militaires de son rejeton. On finit donc, à mon soulagement, par lui interdire l’accès à cette section de la maison, ce qui contribua peu à peu à pacifier nos relations. Il venait encore, certains matins, me réveiller à coups de pied, mais ma vengeance arrivait instantanément, de manière interposée, par la main de sa mère qui le tirait sous le filet froid de la douche avant de l’expédier au collège. Pas par cruauté, encore une fois, mais bien en vertu d’une implacable réalité: il n’y avait pas l’eau chaude —et parfois même, pénurie obligeant, dans une ville de près d’un million d’habitants érigée en plein désert, pas d’eau du tout— à la maison. La douche froide était un supplice quotidien auquel nous goûtions tous.

À peu près à la même époque, afin de payer mes dépenses courantes lors de mon séjour en ville qui s’étirait, j’entrepris de me dénicher du boulot. Lucho commença par m’emmener voir une femme de sa connaissance, propriétaire d’un commerce de ballons de fête et autres clowneries. Elle acceptait bien de m’engager, ce qui était chouette, mais à un salaire de 100 soles la semaine, ou un dollar canadien de l’heure, ce qui l’était moins. J’avais davantage d’ambition et je poursuivis ma recherche, sans succès aucun. Lucho qui possédait encore tout un tas de contacts, me présenta donc un jour le directeur de l’Alliance française locale en espérant que ce dernier ait quelque chose de payant à m’offrir. Ce n’était pas le cas mais Maxime, qui était un type amical et plein d’entregent, m’invita cependant aux ateliers de causerie s’y déroulant, certains soirs de semaine, entre les étudiants et toute la faune francophone de Trujillo. J’étais venu chercher du travail et, en caricaturant un peu la réalité, on m’offrait maintenant du bénévolat. Les choses ne s’amélioraient pas pour moi. Aussi, l’Alliance possédant une bibliothèque, abandonnai-je momentanément l’idée de travailler afin de me consacrer tout entier à ma situation de lecteur professionnel.

Condition plutôt enviable puisque je disposais toujours d’économies substantielles et qu’entre deux chapitres de Camus, Céline ou  Galeano, quelques dollars canadiens dépensés au marché d’en face me suffisaient pour gueuletonner mieux que tous les présidents du G20 réunis. Ma tignasse blonde, mes histoires et, une fois de plus, mon air étranger, m’y attirèrent quelques bons amis avec qui j’allais discuter à l’heure des repas, lorsque s’entassent côte à côte sur les longs bancs de bois des kiosques à soupe, tous les ouvriers fourbus de la ville affamée. Mon végétarisme surprenait et faisait l’objet de discussions. On me demandait souvent si j’avais aussi abandonné ma consommation de viande humaine, ce à quoi je répondais par un «non» hésitant qui tirait de la gorge de mes interlocuteurs des éclats de rire torrentiels. J’ignore jusqu’à aujourd’hui si ma réponse faisait de moi, à leurs yeux, un cannibale ou un amant dévoué. Allez savoir.

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El Mercado La Union.

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Une fille, une grand-mère et une mère; trois amies qui m’offraient souvent un repas, un verre ou une bouteille de chicha.

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Deux marchands de légumes souriants, dont j’étais devenu un client habituel.

Les Péruviens qui ont la chance d’en avoir les moyens mangent trois fois par jour. Le matin, les rues débordent de marchands derrière leurs chariots, qui offrent des boissons chaudes au quinoa ou au gruau —Quaker, comme ils disent— accompagnés de petits sandwiches ronds à l’avocat, à la patate douce, aux oeufs ou à la viande. À la même heure ouvrent également dans les marchés des stands où sont préparés devant vous des jus frais selon la combinaison de fruits et légumes de votre choix.

Le second repas s’ouvre toujours sur une soupe, suivie d’un plat principal composé d’ingrédients traditionnels comme le quinoa, la pomme de terre (dont des milliers de variétés sont encore préservées et cultivées au pays), le camote (patate douce), le choclo (maïs), dont les épais grains sont souvent servis grillés, ou d’ingrédients introduits en Amérique plus récemment, comme le riz et les pâtes. La viande et, sur la côte, le poisson, se retrouvent dans la plupart des plats, le poulet étant probablement le plus commun, comme en témoigne la quantité fantastique de pollerias (rôtisseries) que l’on retrouve d’un bout à l’autre du pays. Le dîner s’accompagne de chicha morada, une boisson sucrée, d’un violet foncé caractéristique, fabriquée à partir de grains de maïs de la même couleur, de bière, que l’on boit à toute heure et sous tout prétexte, et, quoique beaucoup trop rarement à mon avis, de chicha blanca, soeur légendaire de la première, alcoolisée, effervescente, d’un blanc laiteux et dont le goût varie en raison de son origine artisanale. Il s’agit d’un incontournable pour quiconque voyage en pays andins (prenez ça en note, D. et M.). Le souper, quant à lui, se prend généralement en famille, à la maison, ou dans la rue, où quelques vendeurs offrent encore des infarctus à retardement; de la comida chatarra, si vous préférez.

Mes apparitions répétées à l’Alliance me donnèrent l’occasion de me lier d’amitié avec trois des enseignants français qui y donnaient cours: Julie Ferré d’abord, jolie blonde d’origine ukrainienne au regard pétillant et au rire de schtroumpfette; Marc Botton ensuite, plutôt grand, toujours enjoué et à la personnalité très théâtrale. Enfin et pour compléter en beauté cette brochette d’expatriés, une certaine Laurianne Pannier qui avait passé le plus clair de sa vie en voyage, loin de son pays natal, parlait espagnol comme une vraie Mexicaine et constituait en prime une attirante pièce de filet mignon dans laquelle j’aurais bien aimé planter les dents. Personne ne savait exactement —eux les premiers il me semble— comment ni pourquoi ils avaient atterri à cet endroit. En dépit du respect que j’éprouve pour ses habitants et de l’attachement que j’ai eu pour elle, il m’apparaît aujourd’hui clairement que Trujillo n’est pas une ville où l’on vient vivre, mais bien mourir, ou au plus, vivoter dans l’attente de la mort.

Je suis saisi d’horreur à la pensée de tous les taxistes, albañiles, ferrailleurs, vendeuses ambulantes et petits escrocs en tout genre qui, leur vie entière, s’y affaireront en une suite ininterrompue de matins et de soirs identiques, sans autre perspective d’avenir que le prochain dimanche accompagné de ses bouteilles à vider, et sans rien de mieux à laisser à leurs enfants en guise d’héritage que la certitude désespérante d’un futur identique. Pris d’effroi et de vertige à l’idée de toutes ces générations qui s’éteindront avant d’avoir vu le jour et de tous ces gens qui continueront d’y vivre sans exister, longtemps après mon départ.

J’ai connu une septuagénaire du nom d’Adrianna qui avait quitté sa ville natale de Cajamarca, dans les montagnes au nord du pays, pour venir s’installer à Trujillo alors qu’elle était encore adolescente. Malgré les rides qui commençaient à gagner du terrain sur son visage fatigué, on devinait qu’elle avait été très belle. Chaque soir, vers l’heure du souper, on la voyait pousser son chariot lourdement chargé jusqu’à son point de vente habituel, en face de chez Lucho. Sa clientèle était surtout composée de chauffeurs de taxi de nuit qui venaient immobiliser à proximité leurs véhicules en une longue file rouge. Par curiosité et par paresse, j’allai un soir manger à sa table. Elle me servit une poignée de frites, complétée d’un peu de salade de choux, d’une tasse tiède de café aqueux et de beignets de camote frits qui portent le nom de picarones, et commença à me parler d’une cycliste argentine qui lui rendait fréquemment visite, se désolant qu’elle soit un jour disparue sans lui faire d’adieux. Mon assiette vidée, je lui souhaitai une excellente nuit et l’abandonnai au froid nocturne naissant, en rentrant à la maison d’un pas rapide.

La mauvaise idée me prit de retourner la voir le lendemain soir, puis à de nombreuses reprises au cours des semaines qui suivirent. Non pas qu’elle fut bonne cuisinière. Elle ne semblait pas, en réalité, connaître d’autre façon d’appréter les aliments qu’en les plongeant dans l’huile bouillante; absolument tout y passait. Mais j’aimais bien aller distraire ses clients en leur débitant les plus abracadabrantes des histoires de mon invention, convaincu de trouver en eux, à tout coup, un public attentif.  Adrianna m’écoutait aussi attentivement et comme ma présence régulière à sa table apaisait momentanément sa solitude, j’en vins rapidement à remplacer dans son coeur la place qu’y avait occupée Antonella. Et peut-être même, sans exagération, celle de tous ceux qu’elle avait connus et aimés.

Le gardien nocturne d’un commerce voisin assistait, amusé, à l’évolution de notre relation et encourageait, le salaud, Adrianna à mesure qu’elle tombait amoureuse et croyait de plus en plus fortement en ses chances de me séduire. Je voyais venir le coup et cherchais une façon de me tirer de cette situation inusitée en évitant de la blesser au passage. Mais il était déjà trop tard. Sournoisement et mise en confiance par les exhortations répétées de ce connard de gardien, dont les longues veillées devenaient soudainement bien moins monotones, elle profita de l’accolade d’adieu que je lui fis un soir pour m’embrasser sur la nuque. Bisoux dans le cou, une main sur le genou, plus rien ne pouvait l’arrêter. Du jour au lendemain, sa présence me devint plutôt cauchemardesque. Elle refusait que je la paie pour les repas huileux qu’elle me servait, me faisait promettre de revenir la voir le lendemain et les surlendemains, m’adressait des reproches lorsque j’y manquais et surtout épiait jalousement chacune de mes allées et venues.

Ses petits yeux noirs me repéraient à un kilomètre à la ronde, si bien que j’avais désormais besoin de me planquer derrière les arbres, d’attendre l’arrivée de la noirceur, pour revenir en paix à la casa. Ou encore de faire la sourde oreille à ses appels pleins d’espoir —«Jackie! Jackie! Je t’ai préparé une salade de brocolis!» (frite, il va sans dire)— en continuant de marcher au même rythme, sans jamais détourner le regard. Les jours où je me promenais en ville avec une fille, que ce soit Julie avec qui j’allais prendre un café ou Laurianne qui m’accompagnait chez Lucho, j’étais certain d’en entendre parler le soir suivant:

—Gringuito, commençait-elle, sur un faux ton de reproche, je t’ai vu passer aujourd’hui avec une autre femme… Tu ne vas pas me tromper hein Gringuito?

— Mais non Adrianna, c’était seulement une cousine (c’était toujours une cousine, l’idée était de Laurianne), arrête de te faire du souci, tu sais bien que tu es la seule, l’unique, que mon coeur ne bat que pour toi!

Mes réponses toutes bêtes ne manquaient jamais de la faire roucouler de bonheur et ouvraient la porte à de nouvelles déclarations de ses sentiments, entrecoupées de petits rires et de regards langoureux où pointaient des éclats de démence.

Au-delà de son aspect manifestement comique, ce genre de scènes et la maladresse du jeu de séduction qu’elle déployait laissaient deviner l’immense et interminable désert qu’avaient probablement été sa vie sexuelle et amoureuse. Comme je ne ressentais pour elle pas plus de répugnance que d’attirance, j’étudiai avec beaucoup de sérieux l’idée de lui faire l’amour de manière charitable, désintéressée, afin de jeter un peu de lumière sur ses dernières années de vie. Mais par manque de courage et surtout par crainte des répercussions d’une telle initiative, j’y renonçai.

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Photo de famille. De gauche à droite: Omar, un cycliste argentin sur la route depuis de longues années. Willy, l’autre Argentin sympathique dont la famille m’hébergerait beaucoup plus tard, lors de mon passage à Córdoba. Thomas, l’Italien marrant et excellent cuisinier. Lydia, l’Américaine d’origine colombienne au grand coeur qui essayait de me consoler face à mon échec avec Angela. Lance et moi.

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Silvio, l’informaticien argentin qui avait tout plaqué et vendu son commerce pour partir à la découverte du monde. Un grand mentor, débordant de style, qui m’enseigna un riff de blues de la mort.

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André (Brésilien, prof de physique, guitariste, super type avec qui passer des journées ensoleillées à ne rien faire sur le balcon du deuxième) et Thomas, le jour du départ de ce dernier vers l’Équateur.

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Couple magnifique et on ne peut plus sympathique de San Francisco, en Californie.

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Kim, future légende sud-corénne de la bicyclette, sur les routes du monde depuis plus de cinq ans.

En une dernière tentative de me faire un peu d’argent de poche, j’acceptai l’offre que me fit un jour Araceli de me vendre cinquante empanadas pour cinquante soles. «Tu verras», qu’elle disait, «avec la tête que tu as, tu les auras toutes vendues en un rien de temps», qu’elle disait. Araceli avait un esprit très mercantile. Sa fille, qui le savait bien, flaira l’arnaque et tenta de me protéger: «Maman! Tu ne peux pas faire d’affaires avec Jarek, c’est pratiquement encore un enfant!» Mais le marché était d’ores et déjà conclu. Dans la rue, les empanadas se vendent généralement à un sol. Afin de dégager un profit, il me faudrait donc convaincre les passants de me les acheter pour un peu plus. L’argument d’Araceli m’avait donné confiance et je m’élançai.

D’abord au marché La Union, où j’effectuai mes trois premières ventes, un sol cinquante l’unité, à un groupe de marchands de vêtements usagés à qui mon visage était familier. L’un d’entre eux, qui aperçut l’état lamentable de mes souliers, dont les semelles se détachaient sans arrêt, m’en offrit (généreusement?) une autre paire en cadeau. Des chaussures totalement ridicules, d’un cuir brun pâle, à bouts pointus. Probablement celles dont personne n’avait voulu dans une friperie américaine et qu’on avait expédiées au Pérou où elles avaient traîné quinze ans au fond de sa boutique sans jamais davantage trouver preneur. C’étaient des chaussures magiques! Il me suffit de les enfiler pour me transformer en farce vivante. Je les conservai néanmoins, en espérant qu’à leur vue les gens me prendraient en pitié et que cela faciliterait mes ventes.

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La rue se remplit de vêtements de segunda mano, un dimanche de marché.

«Empanadas! Empanadas! Chaudes et juteuses les empanadas!» Je débouchai sur la place centrale de la ville. J’en fis le tour trois bonnes fois, le panier sous le bras, sans concrétiser la moindre vente. Il fallait se hâter. Le soir tombait, les empanadas durcissaient et les gens étaient pressés de rentrer chez eux. Je fus contraint de réduire drastiquement le prix de la marchandise, à un sol et vingt centimes la pièce, ce qui m’attira quelques acheteurs sur le chemin du marché mayorista, le principal de Trujillo. Je le parcourus de part en part, en mettant dans chacun de mes cris toute la conviction dont j’étais encore capable: «Empanadas! Empanadas! Un sol et vingt les empanadas…», puis après une demi-heure: «Empanadas! Empanadas! Un sol, un sol les empanadas…» et enfin, au bout de quinze minutes supplémentaires, pressé de rentrer me coucher et d’oublier toute cette histoire: «Empanadas! Empanadas! Quatre-vingt centimes les empanadas…»

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Place d’armes de Trujillo. La cathédrale s’aperçoit dans le coin supérieur gauche.

Neuf heures sonnèrent au clocher de la cathédrale. Cela faisait plus de trois heures que je m’activais. Je jetai un coup d’oeil à mon panier et y comptai une trentaine d’empanadas dures et froides. Je refusais de battre en retraite à la maison avant de l’avoir entièrement vidé parce que les empanadas restantes auraient été impossibles à écouler le lendemain. Je changeai alors de stratégie et, en mettant à profit ce que six années d’école primaire m’avaient le mieux appris, mentir, je débutai une nouvelle tournée de la cité. Je fis tous les terminaux de bus voyageurs, une succession de rues mal éclairées, puis la sortie de quelques bars où se tenaient des groupes d’hommes éméchés.

—Qu’est-ce que tu vends, Gringo?

—Des empanadas du Canada à la viande d’ours polaire. Vous en voulez?

—Ouais, d’accord, file-m’en cinq.

À coups de pieux mensonges et de petites menteries (on dit des mensonges ou des menteries?), je me délestai de vingt unités supplémentaires. Les dernières trouvèrent preneur auprès des taxistes de minuit et d’Adrianna qui semblait n’avoir attendu toute la journée que ce moment. À force de baratin et d’obstination, j’avais tout vendu et réalisé un bénéfice de quelques soles, à peine de quoi m’acheter une ou deux palettes de Sublime, le meilleur chocolat commercial du pays. Je rejoins mon lit aux petites heures du matin, complètement claqué, en passant devant la chambre où résonnaient les ronflements heureux d’Araceli.

À mon réveil, l’après-midi suivant, je fus invité à boire un Pisco Sour, dans un bar près de chez elle, par mon amie de Montpellier. La différence d’âge qui me séparait de Laurianne m’empêchait de voir en elle autre chose pour le moment. Je n’en étais pas encore amoureux, ça viendrait plus tard et à une autre altitude. Elle vivait aussi un amour impossible, auquel elle continuait de croire, refusant de lâcher prise. C’est, avec notre propension pour les voyages, ce qui nous unissait principalement et occupa l’espace de nos conversations, ce soir-là.

Mon départ de Trujillo était imminent. Les jambes avaient recommencé à me trembler et l’excitation à me serrer le bas du ventre. Il ne restait plus qu’à épingler une date et préparer le vélo.

Adrianna faillit mourir de chagrin en apprenant que je m’en allais. Elle essaya de m’en dissuader, m’offrit une chambre chez elle où me poser aussi longtemps que je le voudrais. Puis, en comprenant que ni elle, ni rien ne me ferait changer d’avis, me supplia d’une voix brisée, de revenir la visiter dès que possible. Pour sûr que je reviendrais, un jour, peut-être dans quelques années. Ça la laissa toute songeuse, ses yeux s’embuèrent. Pour la consoler et la rassurer, je lui laissai au moins mes coordonnées, pour qu’on puisse continuer de communiquer par écrit. Mes parents ont reçu une lettre d’elle, à Montréal, il y a quelque temps. Il paraît aussi que pas une semaine ne passe sans qu’elle aille frapper à la porte de Lucho pour lui demander de mes nouvelles.

Je mis les pieds à l’Alliance une dernière fois afin de participer à une soirée de causerie à laquelle m’invitèrent des étudiants qui s’exprimaient dans un français impeccable. À un moment, à la blague, je lançai que j’invitais quiconque en avait envie à me suivre à vélo en direction de Huaraz, ma prochaine destination dans les Andes. Laurianne, qui possédait une vieille épave de vélo de montagne et dont le contrat était arrivé à échéance depuis peu, me prit au sérieux. Elle avait besoin de changer d’air, elle aussi. Sur le coup, je regrettai mes paroles parce que la dernière chose dont j’avais envie était de m’encombrer d’une cycliste inexpérimentée. Après une semaine, elle n’avait toujours pas renoncé au voyage. C’est comme ça, après avoir renippé sa bécane grâce à l’aide inestimable de Lucho, qu’on partit ensemble, le 3 novembre 2015, en direction des montagnes, en laissant derrière nous quantité d’amitiés, de projets et d’amours inconclus.

On se reverra, Trujillo.

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Adieux à Mercedes, l’ex belle-soeur de Lucho qui vivait dans un autre appartement, également au deuxième, et nous réveillait tous les jours en écoutant à tue-tête les trois même chansons. Ses altercations avec Lucho et Araceli atteignaient parfois une intensité inquiétante. J’étais un des rares cyclistes avec lesquels elle s’entendait bien.

J’ai côtoyé avec un plaisir immense, durant ces 72 jours, un grand nombre de personnes dont la durée réduite d’un rapide billet m’empêche de faire mention. Le jour où j’écrirai un livre, je n’oublierai aucun d’entre vous. Dans le désordre: Roman et Victor, les neveux musiciens de Lucho; Marita et Vanessa, deux filles avec qui j’ai eu beaucoup de plaisir à explorer la ville; les deux très jolies cousine et nièce de Lucho, dont les noms m’échappent; Lisbeth, une cycliste redoutable que j’aurais aimé connaître un mois plus tôt; Elmer, le plus fort des cyclistes de la côte nord du Pérou, contre lequel j’ai eu l’honneur de compétitionner; Isha, superbe militante cycliste et grande lectrice, dont j’aurais aussi aimé faire la rencontre bien plus tôt; Yuli, Harry, Linette et Carlita, pour la crème glacée magique et les conversations en français; Kevin, Daniel et tous leurs potes des masses critiques; tous les cyclistes et officiels, vieux et moins vieux, que j’ai rencontrés lors des compétitions ou à la casa de ciclistas (Kasia la Polonaise qui me révéla l’existence d’un autre Jarek en Bolivie et son copain espagnol; l’amie de Buenos Aires de Kim qui me paya à souper; Javi le grimpeur espagnol aux pieds parasités). Et surtout finalement, tous ceux dont j’oublie en ce moment les noms, mais jamais le visage, ni la présence à mes côtés.

72 jours à Trujillo (première partie)

Trujillo n’est pas la plus belle ville du Pérou. Située en plein désert, elle est poussiéreuse, bruyante et il flotte dans ses rues de manière quasi-permanente des odeurs de poubelle et de viande avariée. Les lundis midi, lorsque le soleil sort et vient taper dans les flaques que les ivrognes de la veille ont laissées sur leur passage, la puanteur atteint des niveaux inimaginables.

J’y suis arrivé le soir du 22 août. J’avais entendu parler de sa casa de ciclistas par un cycliste new-yorkais rencontré en Équateur quelques semaines plus tôt. C’est à cet endroit que je comptais me poser une ou deux nuits, le temps de visiter la ville avant de reprendre la route pour Lima. Il m’a pourtant fallu soixante-douze jours avant de la quitter. Je vous explique ce qui s’est passé.

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Vue sur Trujillo et ses champs de canne à sucre, depuis le quartier El Porvenir (l’avenir).

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Symbole de la casa de ciclistas. Lucho a servi de modèle pour le cycliste de gauche.

Après avoir passé un coup de fil à son propriétaire, Luis Ramirez d’Angelo, que tout le monde appelle Lucho, j’ai mis un peu de temps à rejoindre l’endroit en parcourant les rues sombres de la ville. Elle faisait face à un important marché (el Mercado la Unión) et c’est à sa façade que je l’ai reconnue.

Lucho m’a ouvert la porte, l’air un peu ensommeillé. C’était un Péruvien d’une quarantaine d’années, de taille moyenne (à Montréal il aurait été petit), aux cheveux courts et à la peau basanée mais nettement moins foncée que celle de Péruviens de descendance indienne pure. La lumière de son atelier, deuxième pièce à partir de l’entrée, et dont de larges fenêtres donnaient sur la première, était allumée; j’avais dû l’interrompre en plein travail. Comme il n’y avait personne d’autre en vue dans la maison, j’ai cru qu’il vivait seul. Ce n’était pas le cas et c’est un détail qui ne manquerait pas d’influer sur la durée de mon séjour à Trujillo.

Il m’a fait ajouter mon nom à la liste impressionnante des cyclistes m’ayant précédé à cet endroit. J’étais le 2140ème depuis 1985. Les derniers avaient quitté les lieux l’avant-veille. D’une voix visiblement fatiguée, Lucho m’a fait faire un tour de la maison, m’en a expliqué le fonctionnement, puis, après m’avoir indiqué l’emplacement de la chambre des cyclistes, m’a souhaité une bonne nuit et est redescendu poursuivre ce à quoi il s’affairait.

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Chambre des cyclistes.

Je me suis étendu sur l’un des trois lits et j’ai poussé un grand soupir. L’endroit me plaisait beaucoup. Lucho ne m’avait pas semblé particulièrement sympathique, pas antipathique non plus, seulement neutre peut-être, de la neutralité de quelqu’un qui a déjà vu passer des milliers de voyageurs et ne s’en étonne plus. L’endroit me plaisait pourtant beaucoup et je me promettais d’y passer du bon temps en compagnie des autres cyclistes qui ne manqueraient pas de m’y rejoindre.

La nuit fut bonne et longue. Au matin, c’est au son d’une voix aigüe et un peu criarde que je me réveillai. C’était Araceli, la femme de Lucho. Elle parlait à quelqu’un d’autre, j’ignorais qui. À l’entendre, j’ai décidé de rester couché un peu plus longtemps mais une envie de pisser m’a éventuellement tiré du lit. En m’apercevant au sommet de l’escalier, elle a poussé un petit cri et lancé quelque chose du genre: «Ah! On a un nouveau cycliste à la maison!», sur un ton si joyeux et accueillant que ça m’a tout de suite remis en bons termes avec sa voix. À l’exception des jours où elle se piquait une déprime, comme cela lui arrivait à l’occasion, Araceli était une femme qui vous donnait l’impression d’être à tout moment sur le point d’éclater de rire. Ses humeurs, bonnes ou mauvaises, se communiquaient de manière instantanée à ceux qui l’entouraient et elle était ce matin d’une humeur splendide.

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Araceli était pâtissière et gagnait sa vie en vendant, l’après-midi, ses desserts au marché d’en face.

Une porte s’est ouverte et Angela en est sortie. Elle avait 21 ans. C’était la fille de Lucho et d’Araceli. Le premier regard que j’ai posé sur elle ne m’a pas fait l’effet d’un coup de foudre mais bien plutôt donné l’impression du retour d’un printemps porteur d’espoirs et de nouveaux projets. Elle m’a salué. Je lui ai souri et j’ai commencé à lui raconter un tas de bêtises; tout ce qui me passait par la tête au sujet de mon voyage. Sa maman me jetait des regards complices et Angela souriait et riait beaucoup. J’avais du mal à croire ce qui m’arrivait parce qu’elle était vraiment très jolie.

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La Angela.

On est sortis au marché d’en face acheter de quoi préparer à petit déjeuner. Je la suivais entre les étals, guidé par l’ondulation de ses hanches. De ses fesses, à vrai dire. C’était à son tour de me raconter sa vie, laquelle se résumait ces derniers temps à sa passion pour le cyclisme et à une récente blessure au genou qui la maintenait à l’écart de l’entraînement sérieux. Elle ressentait une grande douleur de voir sa forme patiemment acquise diminuer de jour en jour. J’étais en mesure de comprendre sa détresse, ayant vécu à peu près la même chose dans un sport différent.

De retour à la maison, Araceli nous a préparé une super bouffe et un lait frappé aux fraises. Toute la famille et moi étions assis autour de la minuscule table de la petite cuisine. À l’étroit entre le grand évier et le poêle à gaz, sous l’escalier menant au deuxième. Lucho avait des tas d’anecdotes à me conter au sujet de la casa et de ceux et celles qui l’avaient habitée. Je l’écoutais distraitement, la tête ailleurs, lorsqu’un jeune rondouillard et au visage malin arriva en courant et s’attabla à nos côtés. C’était Lance, le deuxième et dernier enfant de la famille, nommé en l’honneur du grand champion, à l’époque où il alignait sans se fatiguer les victoires au Tour de France. Lance Ramirez d’Angelo. Huit ans, toutes ses dents et une bouille plutôt sympathique derrière laquelle se cachait en réalité une véritable nature de triple fils de vous savez quoi.

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Araceli, Lucho, Lance et un cycliste français, dans la cuisine, un soir de fête.

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Lance Ramirez d’Angelo (à droite), en plein négoce avec un dealer de cartes Dragonball, un matin ou je l’accompagnais a l’école.

Angela eut à sortir afin de se rendre à l’université ou au boulot et me laissa seul pour le restant de la journée, que je consacrai à me reposer et à réfléchir au moyen le plus sûr de la faire tomber dans mes bras.

Assez tard le soir suivant, une fille est venue frapper à la porte de la maison, qui avait pour adresse le 347, avenida Santa. À sa façon de prononcer les ll et les y, on a su qu’elle était Argentine avant même qu’elle en fasse mention. Antonella, qu’elle s’appelait. Antonella Fornaroli. Un vrai bouquet de fleurs sur deux pattes. Elle était grande, svelte et avait de longs cheveux d’une couleur identique à celle de ses yeux café. Comme mon esprit était accaparé à ce moment par l’image d’Angela, j’ai mis du temps à réaliser tout ce qu’il y avait de beau chez elle. N’eut été de la première, j’en serais très certainement tombé amoureux.

Elle arrivait des montagnes sur une bicyclette en assez mauvais état, dont les essieux tournaient à peine. La moitié de ses bagages était composée d’instruments de musique: un ukulélé, une mélodica, un tambourin et je ne sais plus quoi. Araceli ne semblait pas très emballée par sa venue et je crois même l’avoir entendue murmurer, à mi-voix et comme pour elle-même: «Lucho va être content, voilà de la viande fraîche.» Son mari était manifestement sous le charme de la jeune étrangère mais ça lui passerait au bout de quelques jours, contrairement à mon désir de sa fille qui demeurait intact.

L’arrivée d’Antonella fut suivie, les soirs suivants, par celles d’Orlando, Rodrigo et Vincent. Les deux premiers étaient des compagnons de voyage, Mexicain et Colombien, respectivement. Deux cyclistes à la conversation agréable et de muy buena onda, comme ils disent par ici, également en route pour le sud. Vincent, pour ceux qui n’en auraient pas encore entendu parler, est un cosmologue de 32 ans qui a quitté Montréal à vélo, en direction d’Ushuaïa, exactement le même jour que moi. Nous nous sommes connus en Nouvelle-Orléans et y avons passé le Nouvel An ensemble avant de poursuivre notre voyage vers le Texas où nos chemins se sont séparés. Notre dernière rencontre remontait à notre traversée de l’archipel des San Blas et ça m’a fait plaisir de le revoir. Il est reparti aussi vite qu’il était venu mais nous avons profité de son passage pour visiter les ruines de Chan Chan, la plus grande cité préhispanique d’Amérique.

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Un Colombien, une Argentine et un Mexicain. Rodrigo, Antonella et Orlando.

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Vincent grimpe une dune avec, sur le dos, un des enfants issus de quartiers particulièrement défavorisés, qu’entraînait un ami de Lucho.

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La civilisation Chimu, à l’origine de la cité de Chan Chan, possédait des techniques d’irrigation tres avancées qui lui permirent de prospérer en plein désert côtier durant plus de 400 ans, avant de s’éteindre, au quinzième siècle, à l’arrivée des Incas.

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Bas-relief ornant les murs d’une des dix citadelles d’adobe de la cité. Les animaux représentés sont des écureuils qui peuplaient la région, à une autre époque.

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Ses murs de forme trapézoïdale permirent a Chan Chan de résister, presque sans dommage, à des tremblements de terre qui anéantirent certaines villes de construction espagnole.

Le surlendemain au matin, j’ai accompagné Angela lors d’un de ses entraînements en périphérie de Trujillo. Histoire de passer du temps à ses côtés et de voir ce que valaient mes jambes de cyclotouriste. J’ai allégé mon vélo de ses porte-bagages et nous avons quitté la ville par la route qui, vers l’est, s’étire à travers les champs de canne à sucre et les vallées fertiles jusqu’au pied de la Cordillère des Andes.

Pour préserver son genou, elle prévoyait une sortie d’environ une heure à un rythme modéré de 25 à 30 km/h, ce à quoi on s’est maintenus un moment, avant de légèrement s’emballer. J’avais envie de sentir à nouveau mes jambes brûler et mes entrailles se tordre sous l’effort, comme à l’époque où je pratiquais la course à pied et avant longtemps, le genou d’Angela bien réchauffé, on filait à 40 km/h entre les tiges de canne à sucre. C’est rapidement devenu douloureux mais comme chacun d’entre nous avait beaucoup trop de fierté pour ralentir avant l’autre, on tenait le coup de notre mieux, cent mètres à la fois. Et on suait et on en bavait et on n’avait pas assez de nos deux coeurs et de nos quatre poumons pour envoyer suffisamment d’oxygène à nos muscles surmenés. Cinq kilomètres de ce régime nous ont suffi. D’un accord tacite, nous avons tous les deux fini par lever le pied et sommes rentrés à Trujillo en discutant et en nous laissant glisser sans effort.

J’étais, les endorphines aidant, foutument heureux de la performance de mes guiboles qui avaient su maintenir une vitesse de 40 km/h sur 5000 mètres de faux-plat. Aucun cycliste de compétition ne verrait là de quoi écrire à sa mère. Sauf que j’étais un cyclotouriste roulant sur un vélo de cyclotourisme en acier de trois tonnes et demie. D’où ma satisfaction.

D’où aussi l’étonnement de Lucho (qui était dans sa jeunesse l’un des meilleurs cyclistes au pays). En apprenant la nouvelle de la bouche de sa fille, il s’est enthousiasmé et engagé, si j’en avais envie, à me préparer mentalement, physiquement et stratégiquement en vue d’une compétition de 70 kilomètres qui devait avoir lieu près de la ville, dans une quinzaine de jours, sur la route même dont nous revenions. Cela faisait longtemps que je souhaitais participer à une compétition cycliste, après avoir assisté pour la première fois à une étape télévisée du Tour de France, et j’ai accepté sa proposition sur le coup.

Sans plus attendre et en moins d’une heure, il m’a trouvé une bicyclette digne de ce nom, achetée pour un bon prix à un Américain de passage au Pérou plusieurs années plus tôt. Elle était équipée d’un cadre Raleigh en aluminium et un peu petite pour moi mais on parvint néanmoins à l’ajuster de manière plutôt confortable en tirant exagérément sur la tige de selle. Il ne me manquait que les souliers, dont une paire trônait justement sur un présentoir de la pièce. Des Shimano à semelles de fibre de carbone qu’il avait dénichés Dieu sait où, Dieu sait quand. Lucho me les a tendus, je les ai essayés, ils étaient de ma pointure. Par l’entremise d’une paire de chaussures de la bonne taille, le destin venait de me rattacher à Trujillo pour les deux prochaines semaines.

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Rodrigo, Antonella et la bicyclette sur laquelle je m’entraînais.

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Orlando et Rodrigo nous font leurs adieux.

Ma relation avec Angela n’aura duré que quelques jours. Mon imagination de jeune taré me laissait entrevoir un futur radieux consacré, entre autres choses, à pédaler à ses côtés et j’ai rapidement déchanté lorsque, du jour au lendemain, elle n’a plus voulu de moi. Je me suis tout de même senti un peu mieux lorsqu’Araceli m’a avoué que c’était déjà arrivé à quelques autres cyclistes de la casa avant moi.

Au cours de la même période, j’ai commencé à passer plus de temps avec son père. Il m’a enseigné divers secrets de son sport: comment coller à la roue d’un adversaire afin d’économiser mes forces; de quelle manière réagir à une tentative d’échappée; comment me comporter au sein d’un peloton, et ainsi de suite. Des longues journées (de 235 kilomètres une fois) passées tous les deux à parcourir les routes vallonnées de la côte, de Trujillo à Lima, en passant par Chimbote, Huarmey et La Gramita, est née entre nous deux une grande amitié qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

De tous les types que j’ai connus dans ma vie, Lucho est probablement celui qui dormait le moins, toujours occupé. C’était un mécano hors-pair ainsi que le propriétaire d’une petite compagnie de son et lumière que les gens engageaient afin qu’il vienne animer leurs fêtes. Je ne compte pas le nombre de nuits qu’il a passées éveillé à terminer de me fignoler une bicyclette en vue d’une compétition le jour suivant, ni le nombre de fois que nous sommes revenus crevés, au petit matin, d’une quinceañeraen tirant, à vélo, tout son équipement sur des chariots de sa création.

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Derniers ajustements sur les vélos, la veille d’une compétition.

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Une fête de famille décorée de ballons à la forme étonnante.

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Lucho anime une quinceañera.

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La famille ne possédait pas de voiture et Lucho voyageait d’un bout a l’autre de la ville en trimballant son équipement à bord de ces deux charettes.

C’est ceci et cela qui explique la facilité qu’il a eue à me convaincre de prolonger mon séjour chez lui, suite à la première compétition dont je ne me suis pas trop mal tiré. (De la quinzaine de participants prenant part à l’épreuve de 70 kilomètres —un allez-retour entre Trujillo et le petit village de Poroto, au pied des montagnes— j’ai été le quatrième  à croiser le fil d’arrivée. Certains des meilleurs cyclistes péruviens étaient présents mais comme personne n’a voulu se sacrifier en s’imposant comme meneur du peloton, le rythme est demeuré très lent jusqu’à la mi-parcours, alors qu’un groupe de quatre participants duquel je faisais partie s’est échappé. Je me suis maintenu avec les meneurs un court moment, avant d’être décroché et de terminer la course seul contre un fort vent de face). J’étais entre temps devenu un bon ami de la famille (sauf de Lance, mais j’y reviendrai) et on me consentait même certains privilèges par rapport aux autres cyclistes.

Je nourrissais toujours l’espoir imbécile que ne me revienne Angela et j’aurais bien pu passer le reste de mes jours à Trujillo si une rencontre heureuse n’était venue me tirer de mon marasme.

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Sur la route de Lima.

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Lucho me devance.

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Vue sur l’océan pacifique, depuis la panaméricaine.

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Matin de compétition à Chimbote.

La mala vida

Avant d’y mettre les pieds, j’ignorais comme la plupart d’entre vous que le Pérou comptait une longue côte désertique coincée entre la cordillère des Andes et l’Océan pacifique. C’est pourtant sur cette mince bande ensablée que s’entasse la majorité de ses 30 millions d’habitants et qu’ont prospéré certaines des civilisations les plus importantes que la région ait connues avant l’essor de l’empire inca.

Il m’est un peu honteux d’avouer que jusqu’à  tout récemment, l’image mentale, vaguement inconsciente que je me faisais de ce pays se limitait à ce que m’en avaient enseigné les aventures d’Esteban, Zia et Tao et aux photographies du Machu Pichu dont nous bombardent les guides touristiques. J’imaginais y rencontrer une infinité de montagnes, à peu près autant de lamas, une poignée de condors et quantité de vieillards à la peau basanée et aux traits burinés par une longue vie passée au soleil.

Ma représentation imaginaire du Pérou tenait plus, au fond, du fantasme pour touristes, d’un joli mais ennuyeux paysage de carte postale, que de la réalité et quelques jours à vélo sur ses routes suffiraient à m’en libérer l’esprit.

J’ai quitté l’Équateur –dont je vous parlerai un de ces quatre mais où j’ai entre autres choses été sauvé de la mort et hébergé à Quito par un chic type nommé Diego après avoir mangé une pizza empoisonnée, campé au pied du volcan Cotopaxi une semaine avant son éruption , pris une cuite solide en pleine forêt amazonienne dans la maison d’un mineur d’or avant d’en être brusquement expulsé au petit matin par le retour de sa femme, et réussi à me débarrasser d’un parasite qui se baladait dans mon pied gauche– quitté l’Équateur, donc, par la petite ville de Macará, sombre et infestée de moustiques.

De la frontière, j’ai rallié Piura, porte d’entrée au nord du pays, en un chaude et longue journée de 140 kilomètres, au cours de laquelle j’ai pédalé tantôt entre les rizières qui sont légion dans la région tantôt entre les cactus, dont l’abondance est un des nombreux points qui unissent le Pérou et le Mexique.

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Au Pérou, les campagnes électorales n’ont rien à voir avec celles de chez nous. Nombreuses sont les maisons peintes aux couleurs d’un parti.

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Paysage de l’extrême-nord péruvien.

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Les rizières du nord offrent un environnement parfait aux moustiques, si nombreux dans la région  que certains locaux affirment qu’ils parviennent à soulever les enfants du sol.

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Lit de rivière aride vers la fin de la saison sèche.

Vers midi j’ai croisé la route d’un cycliste allemand qui s’appelait peut-être Peter. Il m’a inspiré beaucoup de respect et de sympathie pour son chouette accent et l’impression de grande sérénité qu’il dégageait. Il voyageait sur le même vélo depuis ses vingt ans. Ça m’a plu. Si on pouvait lui ouvrir le crâne, on y découvrirait assurément une âme très douce, polie au contact de mille paysages et de mille visages. J’aurais adoré cheminer a ses côtés mais il roulait en sens opposé. On a échangé quelques conseils sur ce qui nous attendait plus loin sur la route et je l’ai observé disparaître derrière moi, vers le nord où m’attendent ceux que j’aime.

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L’oncle Peter.

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Bienvenue au far west.

Quelques kilomètres avant Piura, la faim et mes gourdes vides m’ont contraint a m’arrêter dans un Grifo (comme on appelle ici les stations-service) dont les employés m’ont dirigé vers un bâtiment où un repas  pourrait m’être préparé. Une barrière rabattue et quelques chiens aux aboiements féroces m’en interdisaient l’accès. J’ai contemplé quelques instants l’endroit, légèrement hébété, me demandant quel genre de restaurateur s’amuserait a mettre autant d’obstacles entre ses clients et son commerce. Au bout de plusieurs minutes, une porte s’est ouverte et un vieil homme en est sorti en me saluant et en m’invitant a entrer. Sa femme et lui n’avaient rien de copieux a m’offrir: un peu de riz, quelques tranches de tomate arrosées de jus de lime et une gaseosa au goût suspect. Leur conversation, bien que limitée aux habituelles questions sur mon voyage, n’en demeurait pas moins agréable. Ils avaient une fille, fin vingtaine. Elle était assise dans un coin de la salle et berçait son nourrisson. De temps à autre, elle m’expédiait un sourire.

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Elles sont descendues en courant d’une colline pour demander de prendre une photo à mes côtés. Les (trop) grands blonds l’ont facile dans ce pays.

De quoi pouvaient-ils tous survivre, près de cette route ou ne passaient que des bus voyageurs ne s’arrêtant pas? Lorsqu’est venu le moment de me retirer, j’étais convaincu qu’ils profiteraient du passage d’un rare étranger pour me faire payer mon repas au «prix gringo» et ainsi réaliser leur maigre bénéfice de la journée. Je m’y résignais volontier, sans amertume aucune. C’était la bien mal connaître les habitants de ce pays. On a rempli mes bouteilles d’eau, malgré sa rareté, ici, en plein désert, où elle n’était pas courante et c’est la maison qui m’a offert le repas. J’étais probablement leur seul visiteur de la journée. Allez comprendre. Le Péruvien ou la Péruvienne moyen ou moyenne, celui ou celle du peuple, vous offrira sa derniere chemise et son propre lit avant de vous voir souffrir du froid ou de la fatigue. C’est un peuple de gens fiers, travailleurs et fraternels, comme j’aurais à de nombreuses autres reprises l’occasion de le constater.

Une demi-heure plus tard, j’atteignais San Miguel de Piura, à l’abord plutot désagréable, où, après quelques négociations, la compagnie de pompiers (tous volontaires ici au Pérou) me laissa partager son toit pour une enième fois. Comme c’était soir de fête à la caserne et que la musique jouait fort, je n’ai dormi que quelques heures et très mal.

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Arrivée à San Miguel de Piura.

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Bomberos & compagnie.

Matin du 15 août 2015. Il est 9h00 et une vive lumière éclaire déjà le désert de Sechura que je m’apprête à traverser pour rejoindre Chiclayo, a deux cents kilomètres. Par erreur, je m’y engage par la mauvaise route, celle réputée plus dangereuse et où, année apres année, des cyclistes se font détrousser avec une surprenante régularité. C’est un commerce lucratif qui s’opère souvent sous l’égide ou a tout le moins dans l’indifférence de la plupart des policiers locaux. Malgré la chaleur, je porte des vêtements longs pour proteger ma peau des horribles brûlures que le soleil lui infligerait autrement en deux temps, trois mouvements.

En bord de route, à la sortie de Piura, une femme  ne me prédit que du malheur: «No te vayas por ahi, te van a robar todo!», ce qui se traduit environ comme ceci: «बाहिर त्यहाँ जान नगर्नुहोस् , तपाईं सबै चोर्न जाँदै हुनुहुन्छ» ou encore, pour ceux qui ne maîtrisent pas le népalais, comme cela: «Ne va pas par là, ils vont tout te voler.» Qu’auriez-vous fait à ma pauvre place? 

Rebroussé chemin et effectué un détour de 70 kilomètres afin de revenir sur la route principale où des enfants de salaud m’auraient de toute manière dévalisé? Ou continué sur celle-ci en faisant mine d’ignorer les sombres paroles de la passante, qui, dans mon esprit, encore et toujours résonnaient comme l’annonce certaine d’un événement terrible et imminent? De deux malheurs, je préfère choisir celui qui au moins me laissera les jambes un peu plus fraîches et je poursuis mon trajet.

D’un seul coup, d’un seul, au passage d’un pont, le désert s’établit autour de moi. De temps à autre, un trop-plein de dune en déborde et s’étend sur la chaussée, me forçant à l’éviter d’un coup de guidon. Sans entretien, en quelques années, sous l’effet de vents incessants, le sable reprendrait rapidement ses droits sur cette route.

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«Zone d’ensablement, conduire avec prudence.»

Je roule la tête  tournée vers l’arrière, pour m’assurer de ne pas être suivi et mon estomac se serre au passage de chaque mototaxi. Les Péruviens qui ont les moyens de se payer une voiture sont assez rares et pour cette raison, un réseau de transport en commun privé et plus ou moins formel dessert l’ensemble du réseau routier du pays. On peut se déplacer d’une ville à l’autre en bus voyageur (similaires à ceux que l’on retrouve au Canada) en se procurant un billet dans un terminal, ou bien en combi, une camionnette de taille moyenne où s’entasse tout ce que le chauffeur peut y faire entrer en terme de passagers. Dans ce dernier cas, le passage se paye en monnaie, à un employé qui a aussi pour tâche d’ouvrir et de fermer la porte à chaque arrêt, en plus d’ y attirer les clients en gueulant à répétition la destination du véhicule. Un boulot moins évident qu’il n’y paraît. À l’intérieur des villes, on se déplace en combi, en mototaxi (anciennes motos modifiées de manière à permettre le transport de plusieurs passagers) ou en taxi (dont les conducteurs, comme s’ils étaient frappés d’une maladie mentale ou d’un tic nerveux collectifs, arpentent les rues à la recherche de leur prochaine proie, en agressant les piétons d’une succession de légers coups de klaxon, ce qui contribue à rendre les villes bruyantes et invivables).

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L’un des milliers de bus rencontrés cette journée-là.

Une grande part des attaques menées contre des cyclotouristes dans la région et plus généralement sur la panaméricaine qui longe la côte du pays le sont par des groupes de trois ou quatre individus à mototaxi. C’est ce qui ressort, sur internet, des témoignages de nombreux malchanceux. Dans certains cas, la bande file le voyageur sur une très longue distance et ne passe à l’acte que lorsqu’il se retrouve seul. À ce moment, le véhicule s’approche jusqu’à parvenir à sa hauteur, un type armé en saute et ordonne au cycliste de séloigner de la route, où on peut le dérober à l’abri des regards. Dans d’autres cas, le mototaxi se charge lui-même d’expulser ses victimes de la route en les emboutissant, sans plus de formalités.

C’est ce qui explique ma nervosité et mon espoir de ne pas en voir un surgir à ma poursuite. Pour l’instant, heureusement, ceux que je croise arrivent en direction opposée et ne transportent que des familles ou des marchandises. Par précaution et bien que cela ne me procure qu’un mince réconfort psychologique, je fais tout de même main basse sur une demi-douzaine de bouteilles de verre s’accumulant en bord de route. De quoi me défendre en cas d’attaque improvisée, le temps que passe le prochain camion pouvant me venir en aide.

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Je n’ai pas voulu m’arrêter pour prendre un meilleur cliché des bâtiments. Par respect, parce que ce sont des humains et non des bêtes de cirque qui y vivent.

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Il est midi. L’air souffle et siffle dru à mes oreilles. Je traverse quelques hameaux dont les noms sombres ne peuvent s’expliquer que par le désespoir de ceux qui les occupent. Des amas de bâtiments secs et emportés par le vent où survivent quelques déshérités installés en bord de chemin. Jamais qui que ce soit ne viendra tenter de les en expulser. Ils sont venus s’installer là où personne d’autre ne voulait vivre, sur des terres arides, désolées, incultivables. Que reste-t-il à attendre de la vie lorsqu’elle vous fait naître en pareil endroit? Une tristesse sans nom me prend à la vue de ces lieux-dits, oubliés des gouvernements, de Dieu et de la pluie. Si à ce moment une poignée de jeunes avaient essayé de voler tout mon équipement et ma deuxième bicyclette, je crois que je ne leur en aurais pas même voulu. Je les aurais compris.

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Sur l’affiche: Bienvenido a Nuevo Pozo Oscuro. Comment un village peut-il en venir à s’appeler Nouveau Puit Obscur?

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Mala vida: Mauvaise vie.

Ma traversée du désert a connu un dénouement heureux que j’attribue notamment au fait qu’elle ait été entamée un dimanche, jour de messe et de beuverie nationale. J’ai campé, le soir même, à proximité d’un restaurant devant lequel plusieurs camionneurs passaient la nuit et rejoint, le jour suivant, Chiclayo où m’a accueilli durant plusieurs jours une famille avec laquelle je me suis fortement lié d’amitié. C’était chouette. Je vous en jase dans un autre billet car celui-ci vient tout juste de se terminer.

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Longue ligne droite et venteuse au beau milieu du désert de Sechura.

Une muraille ininterrompue s’étend sur 200 kilomètres entre Piura et Chiclayo. Je rêve d’un monde sans plastique.

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«Ceux qui veulent se démarquer ne se soucient pas que la vie soit injuste.» Facile à dire lorsqu’on s’appelle César Acuña (candidat à la présidentielle de 2016 et propriétaire d’universités) et qu’on n’a pas vu le jour à Nuevo Pozo Oscuro…

 

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Je n’aime pas les policiers. Pas les individus eux-mêmes mais la fonction qu’ils occupent. Ceux-ci m’ont offert une bouteille d’eau et des fruits alors que mes réserves étaient à sec. Merci.

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Un des désavantages de mesurer 192 centimètres… Je devais faire une sale tronche parce que la femme de gauche me regarde avec un drole (l’accent circonflexe n’existe pas sur les claviers péruviens) d’air!

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«Con creatividad todo es posible.»

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Rendu à moitié fou par le vent qui me sifflait depuis des heures aux oreilles.

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L’Inca Kola: nouvel empereur du Pérou.

Longue grimpe dans l’ombre

Le cyclotourisme est un passe-temps qui implique une certaine répétitivité. Outre les actions routinières qui occupent une bonne partie de son quotidien, il vient un moment où tout voyageur à vélo en vient à s’écouter ressasser les mêmes histoires. On vous pose les mêmes questions, vous offrez des réponses similaires et, règle générale, obtenez des réactions plutôt identiques, jour après jour. Je ne m’en plains pas, ça fait partie du métier. Des curieux s’intéressent à ce que vous faites; difficile de ne pas leur en être reconnaissant.

Il y a bien entendu des exceptions. Notamment des types qui sortent de nulle part, vous écoutent avec une attention suspecte et finissent rapidement par vous quêter un peu d’argent ou par essayer de vous vendre un truc. Ils savent s’y prendre et on ne réussit que rarement à les flairer à l’avance.

Il y a aussi de ces touristes qui, sans paraître ressentir la moindre honte ou le besoin de s’expliquer, posent une main sur votre bicyclette et, après en avoir demandé la permission, se font photographier devant elle, sans vous, comme si c’était la leur. Drôle de phénomène. Peut-être des frimeurs qui s’inventent de fantastiques péripéties de vacances une fois de retour au bureau.

 

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Je suis sorti d’un café-internet avec cet ami sur le pied.

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Campement chez les pompiers de Santafé d’Antioquia.

À l’occasion, quand vous avez de la chance, on vous offre une bière ou un repas en échange de votre conversation. À l’approche de Medellín, au milieu de la plus interminable des montées –deux mille mètres de grimpe répartis sur une trentaine de kilomètres— j’ai eu droit aux deux.

Dans un des nombreux restaurants qui ponctuent l’ascension, le propriétaire d’un parc de glissades d’eau et son employé m’ont payé un énorme dîner. On a parlé de mon voyage, de leur pays à eux et du match de finale qui devait opposer le surlendemain une équipe de foot de Medellín à celle de Cali, autre ville d’importance, plus au sud. Des gens sympathiques et au tempérament engageant. Le repas terminé, ils ont ensuite proposé de me conduire jusqu’à la ville, dans leur camionnette, m’informant qu’une partie de la route jusqu’à celle-ci ne pouvait pas être parcourue en  vélo. Une offre que j’ai poliment refusée, par cohérence pour l’esprit de mon voyage et aussi parce qu’il n’existe pas une route qui ne puisse être parcourue d’une manière ou d’une autre à vélo.

Je m’apprêtais à  décamper lorsqu’un jeune avocat, assis à proximité, m’a invité à sa table et commandé une bière, convaincu que c’était la meilleure chose à offrir à un cycliste canadien. Il avait bien raison: une bière est toujours la meilleure chose à offrir à un cycliste, canadien ou non. J’ai repris la conversation que j’avais eue quelques minutes plus tôt, suite à quoi il est reparti sur son deux-roues-moteur et moi sur mon deux-roues sans moteur.

Repus, reposé et malgré la fatigue qui commençait à alourdir mes jambes, j’ai commencé une lente escalade vers le sommet de la vallée, la chaîne embrayée sur le petit plateau et les grands pignons.

Quatorze kilomètres plus loin, juste après un péage, j’ai croisé la première pancarte interdisant aux cyclistes l’accès au tunnel menant à la ville. Des indications de la sorte, j’en avais déjà vu des dizaines et, convaincu qu’il me serait possible d’en faire fi, j’ai poursuivi vers le tunnel. Il était bien éclairé et pourvu d’un large accotement mais un gardien m’y barrait la route et cette fois j’ai dû m’arrêter.

«Pas moyen de traverser  le tunnel à vélo, compañero», qu’il disait.

Le type était compatissant, trouvait bête, lui aussi, qu’on n’ait pas installé de pancartes plus en aval et essayait de m’aider du mieux qu’il le pouvait. J’ai saisi alors ce que l’homme qui m’avait payé à dîner avait tenté de me faire comprendre un peu plus tôt. Le tunnel étant particulièrement long, le dioxyde de carbone qui s’y développait en très forte concentration m’asphyxierait avant que j’en atteigne l’autre extrémité, d’où l’interdiction de passage. Il me faudrait attendre que quelqu’un m’embarque sur le pouce mais c’était hors de question.

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Il restait en réalité une cinquantaine de kilomètres avant la ville…

Ça commençait à devenir légèrement embêtant lorsque le gardien s’est souvenu de quelque chose qu’il m’a partagé : Il y a toujours la via antigua que tu pourrais emprunter mais je t’avertis que ce ne sera pas facile. Prépare-toi à grimper longtemps.

La via antigua était une ancienne route par laquelle était acheminé le trafic vers Medellín, en provenance du nord, avant l’ouverture du tunnel. On la voyait zigzaguer quelques centaines de mètres plus haut, s’étirer en détours, devenir toute petite et disparaître au loin dans les montagnes. C’est vrai que ça n’avait pas l’air facile.

Mais ça ferait l’affaire. J’ai serré la main du type et, à contrecœur, dévalé en quelques minutes ce que j’avais parcouru dans la dernière heure.

Ce n’était heureusement pas aussi terrible qu’on aurait pu le croire. Les premiers kilomètres menant à l’ancienne route étaient incroyablement escarpés, d’une inclinaison avoisinant les vingt pourcent –mes amis cyclistes comprendront–. Mais le reste pouvait être parcouru sans grande difficulté avec un peu de patience et d’endurance.

J’ai acheté quelques provisions à Palmitas, dernier village sur le trajet. Il devait bien être six heures et demie à ce moment. Le ciel est devenu très rouge et la nuit n’a pas tardé à tomber sur la route déserte où seul le bruissement de mes jambes en mouvement et le suintement occasionnel de sources invisibles résonnaient désormais.

Cheminer ainsi en solitaire, loin entre les sommets et dans l’obscurité fut une expérience étrange et difficilement descriptible. J’ai été plongé durant plusieurs heures dans un état méditatif, explorant certaines de mes pensées avec une acuité jusqu’alors inconnue. Du fond de la vallée me parvenaient les reflets lointains de maisons où j’imaginais des familles réunies et seul me faisait avancer, à ce moment, l’espoir de me retrouver moi-même dans un endroit chaud et bien éclairé.

Après avoir longtemps suivi le tracé sinueux du flanc des montagnes, alors que s’écoulaient les minutes, et que s’épuisaient mes dernières forces, j’ai été tiré de ma rêverie par le passage, dans le ciel, d’un faisceau lumineux à intervalles réguliers. Le vent s’est levé et la nuit est devenue très froide mais la ville approchait.

En passant la silhouette menaçante d’un bâtiment abandonné et après m’être débarrassé d’une meute de chiens, je suis parvenu à un promontoire d’où s’offrait à moi le spectacle mémorable, plusieurs centaines de mètres en contrebas, des lumières de la route que j’avais parcourue jusqu’au tunnel, une éternité plus tôt. À me retrouver là, seul dans le noir et si loin de tout, j’ai été enveloppé d’une peur vague, rapidement balayée par une grande fierté et une sérénité parfaite. J’en avais parcouru du chemin.

C’est encore tout imprégné de ce sentiment agréable que j’ai finalement passé le col et retrouvé la lumière. Ça m’a fait l’impression de sortir d’un très long rêve.

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Une lueur dans la nuit.

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Arepas & chocolat chaud!

Au bord du chemin, dans un kiosque à boustifaille pour voyageurs égarés, une fillette que j’ai interrompue dans ses devoirs m’a vendu un grand bol de chocolat chaud et des arepas –galettes de maïs typiquement colombiennes, toujours un peu trop sèches– qu’elle m’a fait chauffer avec du fromage un peu spongieux. C’était parfait.

Je me suis attablé et pour la première fois, j’ai posé mes yeux sur la belle Medellín. J’ai songé en souriant qu’il n’y avait plus désormais qu’une rapide descente qui m’en séparait. J’avais réussi.

Des nouvelles du sud

Nous sommes arrivés  à Necoclí, au nord de la Colombie, le premier jour de juin, en fin d’après-midi. J’étais excité à l’idée de quitter l’Amérique du Nord pour une première fois et m’imaginais ressentir quelque chose de très fort au moment d’effectuer mes premiers pas en Amérique du Sud. Il n’y a pourtant pas eu de déclic dans mon esprit. Je me suis senti un peu plus loin de la maison et j’ai été m’acheter des bières colombiennes. L’épiphanie attendra.

La seule voix que j’ai entendue était celle de Vincent qui me traitait d’alcoolique (ce qui est faux), seulement parce que j’aime essayer une ou quelques-unes des bières locales quand j’entre dans un nouveau pays.

Après avoir partagé une cannette à trois, comme on commençait à se sentir pas mal feeling et qu’on sentait à coup sûr que la cirrhose nous guettait, les Allemandes sont rentrées dormir à l’auberge où Vincent passait aussi la nuit, tandis que je retraitais vers ma tente, installée sur la plage. C’est la dernière fois que j’ai vu cette bande d’allumés. Le lendemain vers six heures, je remballais mon barda et prenais la route de Medellín.

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Camping dans le sable, pour économiser quelques pesos.

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La Colombie est un pays merveilleux pour les cyclistes. Les pièces ne coûtent presque rien et chaque coin de rue possède son atelier.

Cela fait un certain temps qu’un drôle de phénomène est à l’œuvre chez moi. À force de visiter de nombreuses régions, plus souvent qu’autrement magnifiques, et de traverser des frontières avec une telle fréquence, il m’arrive d’oublier à quel point je suis loin de chez moi et à quel point ce voyage est extraordinaire. Je peux rouler plusieurs jours sans le réaliser et j’en prends rarement pleinement conscience. Il n’y a plus grand-chose qui m’impressionne : des pays qui me faisaient rêver tant ils étaient lointains et inaccessibles, lorsque je les contemplais sur une carte du monde, défilent à présent sous mes roues sans même que je m’en étonne.

Je ne me l’explique pas tout à fait. Peut-être que la faute revient au rythme lent propre au cyclotourisme. Les douze mille kilomètres qui me séparent du Québec sont la somme d’un nombre incalculable de petites distances accumulées au quotidien. Il y a tellement de jours que je voyage que je n’arrive même plus à relier chacun d’eux de manière à contempler mentalement l’ensemble du trajet que j’ai parcouru. Ça a quelque chose de vertigineux.

Je n’ai pas vécu le choc de grimper à bord d’un avion à Montréal, d’y passer quelques heures et d’en ressortir dans une nouvelle réalité. Je crois qu’alors j’aurais plus vivement (avec une plus grande limpidité) conscience d’être ici en Colombie. Ce ne sont que des hypothèses.

Mais oublions tout ceci. Pour l’heure, je roule vers le sud et à ma droite défilent de vastes plaines peuplées de vaches et de bananiers, s’étendant jusqu’aux eaux grisâtres du golfe d’Urabá. De l’autre côté, vers l’est, des collines aux pentes abruptes et de tailles variables, se partagent la ligne d’horizon. Les plus courtes, couvertes de prairies à l’herbe turquoise, sont surplombées, plus en hauteur, par des forêts lourdes et humides qui s’élèvent avec férocité et d’où dégringolent lianes épaisses et branches poilues et pourries. Toutes les nuances du vert se rencontrent dans ces collines. Des verts si purs et si divers, que votre œil en est ébloui et que vous finissez par voir apparaître dans ce paysage des reflets de bleu et de violet.

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Une montagne de bananes.

Cette première journée se déroule rondement. En quelques heures, j’ai parcouru cent kilomètres en terrain plat, très légèrement vallonné. Je prends une pause au village de Chigorodó, avec l’intention de repartir rapidement, et j’y suis toujours, plusieurs heures plus tard, lorsque tombe la nuit.

Je n’ai pas trouvé les bomberos de la place et comme il n’y a pas d’endroit où planter ma tente en vue, je me tourne vers les locaux, qui m’orientent vers un centre de la Croix Rouge. La soirée est déjà avancée lorsque j’y parviens et je me bute à une porte fermée. N’ayant plus la force de continuer à déambuler à la recherche d’un lieu où dormir, je m’étends sur mon matelas de sol, sous un prolongement du toit du bâtiment. Un cabanon et un bosquet d’arbres achèvent de me dissimuler aux regards des passants. Ce n’est pas le campement du siècle mais j’espère y dormir quelques heures tranquilles.

Je m’enfonce délicieusement dans la zone nébuleuse qui sépare notre monde de celui du rêve, lorsqu’un lointain bruit d’orage m’annonce l’arrivée d’ennuis.

Une pluie fine commence à tambouriner sur le revêtement de tôle de la Croix Rouge. Quelques gouttes parviennent à se frayer un chemin jusqu’à mon duvet. Duvet qui n’en est pas vraiment un puisque j’ai eu la présence d’esprit d’échanger le mien, quelques semaines plus tôt, au Salvador, contre le sac de couchage de Thom, dont la doublure synthétique réagit mieux dans des conditions de forte humidité. Vous me voyez venir?

Dix minutes plus tard, je suis étendu au travers d’une flaque humide qui va en s’élargissant à mesure que l’orage approche. Le tissu détrempé de mon sac de couchage me colle à la peau, les éclairs s’abattent et le tonnerre rugit, terrible. Je suis tout mouillé et je me gèle les fesses mais un joli spectacle s’offre à moi.

L’eau arrive en volant de toutes les directions et il n’y a plus moyen d’aller chercher refuge ailleurs maintenant que la ville est endormie. Il ne me reste plus qu’à espérer que la pluie s’épuise, ce qui n’arrive finalement que plusieurs heures plus tard. Entre temps, j’étire mon bras jusqu’à une boîte de carton, la déplie, m’en couvre le visage pour le protéger des éclaboussures et, Dieu sait comment, finis par me rendormir.

Je me réveille le lendemain matin dans un sac de couchage qui pue la charogne et avec l’étrange impression d’avoir moi-même commencé à pourrir. Je prendrais bien une douche chaude mais elles appartiennent à un autre monde, quitté il y a déjà plusieurs milliers de kilomètres. Il y a des gens dans ce pays qui n’ont jamais rien connu d’autre pour se laver que l’eau glaciale des montagnes. En Colombie, on apprend à se réjouir lorsque l’eau qui sort du robinet est un peu moins froide que d’habitude.

Et j’ai honte de penser qu’il me sera toujours possible, lorsque j’en aurai ma claque de ces petits inconforts, de retourner au nord, où m’attendent un lit douillet et une maison bien chauffée, tandis que l’immense majorité des enfants colombiens, lorsque leur misère leur deviendra insupportable, n’auront d’autre choix que de l’endurer et d’en rester prisonniers. À cette triste idée, je me secoue un peu pour sortir l’eau qui s’est accumulée dans mes oreilles, gratte mes cheveux sales et, tout dépenaillé, titubant légèrement, rembarque sur mon vélo pour un autre cent kilomètres.

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Paysages verdoyants d’Antioquie.

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Suite à la nuit pitoyable que je viens de traverser, la journée s’annonce superbe. Mes jambes sont en forme, mon vieux Surly avance tout seul et le vent tiède qui souffle et le soleil matinal qui brille ont tôt fait de me sécher.

Je m’arrête une première fois une soixantaine de kilomètres plus loin, à Mutatá, afin d’y déjeuner. Après m’être lavé dans une rivière à l’eau limpide à l’entrée du village, je mets la main, dans une petite épicerie, sur des fruits exotiques, aussi délicieux qu’introuvables au Québec.

Je possède la seule tignasse blonde à des kilomètres à la ronde et je ne passe pas inaperçu. Cela m’attire des regards curieux et, plus rarement, inamicaux mais possède aussi des avantages indéniables. Comme par exemple de me faire remarquer par une Colombienne de dix-huit ans qui parlait un peu trop vite pour que je la comprenne.  Elle avait un nom compliqué que j’ai oublié mais je me souviens qu’elle était très belle, qu’elle ricanait un peu trop –mais ça allait, je ricane bêtement moi aussi des fois–  et que la papaye était son fruit préféré. Il ne me reste d’elle rien d’autre qu’une image mentale approximative parce que j’avais mieux à faire que de la prendre en photo. Je ne la reverrai jamais comme elle ne connait pas mon vrai nom, qu’elle n’arrivait pas à prononcer. Je lui ai dit de m’appeler Suki si elle le préférait –c’était le surnom que me donnait l’Indien qui nous voulait du bien à bord du Kaïros– ce qui, en langue kuna, peut environ se traduire par «beau mec». Mademoiselle papaye me traînait fièrement à ses côtés, comme un jeune chasseur qui vient d’abattre sa première perruche, et bien des sourires amusés étaient suscités par notre passage. C’est un rôle qui ne me déplaisait pas trop. Je veux bien jouer les trophées de chasse pour toutes les Colombiennes du monde si elles en ont envie. Ça c’était pour l’histoire de Mutatá.

À la sortie de la ville m’attendaient les premiers contreforts montagneux des Andes. De solides montées dans la jungle jusqu’à la prochaine ville, Dabeiba, perchée à une cinquantaine de kilomètres. En pédalant ferme, je pouvais encore l’atteindre avant la nuit. Et il le valait mieux si je voulais revoir un jour la tête blonde et frisée de mon petit frère Aimerik. Différentes personnes m’avaient sérieusement mis en garde au cours de la journée: il ne fallait sous aucune considération me trouver seul sur cette route isolée après le coucher du soleil. C’était l’heure à laquelle les FARC sortaient de leur planque. Tenter de les convaincre que je n’étais pas un ennemi de classe, que j’avais voté Québec Solidaire aux dernières élections et que j’essayais de me faire pousser une barbe comme celle du grand-père Marx ne changerait rien à l’affaire: ils me tomberaient dessus et boufferaient mon vélo en me gardant pour dessert, ou bien, si j’étais un peu plus chanceux, me feraient disparaître dans une de leurs bases secrètes pour les mille prochaines années.

Difficile pourtant de se hâter sur cette route tant elle est jolie et parsemée de cascades, d’oiseaux colorés, de rivières tumultueuses et de sommets embrumés.

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Joli bord de route.

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Seul dans les montagnes, entre Mutatá et Dabeiba.

À la sortie d’un tunnel, creusé à même la montagne, la vue d’une barricade de l’armée colombienne me rappelle qu’il vaut mieux ne pas trop m’attarder dans ces parages. Une large bannière y est tendue; on y lit à peu près le message suivant, à l’adresse des combattants: «Il y a une vie après la guérilla. La démobilisation est la solution.» Tout ceci m’apparaît surréel. J’ai peine à me convaincre que, quelque part dans les montagnes autour de moi se cachent les guérilleros dont parlaient les journaux que je lisais à Montréal.

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De nombreux glissements de terrain bloquent les routes du pays.

Je poursuis mon chemin. Quelques maisons rudimentaires, où vivent des autochtones de la région, sont construites à la lisière de la forêt. Il s’en dégage une bonne odeur de feu de bois. La réaction de leurs occupants à mon passage est variée. Si certains répondent avec enthousiasme  à mes salutations, la plupart y réagissent avec une réserve polie et quelques-uns se contentent de me fixer de manière assez malaisante, sans bouger ni proférer le moindre son. J’ignore si c’est l’étonnement ou le fossé culturel qui nous sépare qui est en cause.

Je m’en trouve un peu refroidi lorsque, à un tournant, j’aperçois un groupe d’enfants s’amusant au bord de la route. Contrairement à ce que je prévoyais, ils cessent leurs jeux et se raidissent au moment où je secoue mon bras dans leur direction en leur lançant «¡Buenas tardes! ». Je suis un peu gêné et dépité par leur absence totale de réaction et leur jette un dernier regard une vingtaine de mètres plus loin.

C’est ce moment que choisit l’un des gosses du groupe pour me balancer une roche. Il tente de freiner son mouvement en me voyant tourner la tête mais il est trop tard; le projectile est déjà parti. Heureusement pour moi et pour lui, son tir mou me manque de quelques bons mètres.  Avec pareil lancer, ce n’est pas demain la veille qu’il abattra son premier Gringo.

N’empêche qu’il vient de me plonger dans une colère terrible. Je n’ai pas survécu aux déserts du Mexique pour venir me faire descendre en Colombie par un petit comique de son espèce et je suis bien déterminé à lui donner une leçon dont il se souviendra longtemps après mon départ.

En une suite de mouvements soigneusement étudiés, j’immobilise ma bicyclette, l’accote sur un garde-fou et me tourne doucement vers le groupe. Puis, en leur lançant le regard le plus terrible dont je sois capable (enseigné par mon pote Alric; il s’agit de plisser l’oeil jusqu’à activer le nerf qui se trouve sous celui-ci, de manière à vous faire trembler le haut de la joue d’un air méchant), je m’avance vers eux en contant une demi-seconde entre chacun de mes pas, pour faire plus dramatique.

Le plus jeune d’entre eux, peut-être le frère du premier, regarde celui-ci, désespéré, et le visage des autres se déconstruit lentement à mesure que je m’approche. Tous me fixent avec de grands yeux écarquillés. Dix mètres nous séparent et leur angoisse est palpable. Une petite fille est au bord des larmes et le plus jeune se prépare à déguerpir. L’heure de la vengeance a enfin sonné!

Je plonge au sol où j’effectue une culbute, pieds par-dessus tête, et j’atterris droit devant eux. Ça les décontenance rudement et, en les achevant d’une grimace joliment ridicule, je file sans me retourner, à toute allure, vers mon vélo. La surprise fait place au soulagement et, en disparaissant à un tournant, j’entends leurs petits rires clairs et enfantins se répandre dans la forêt et s’élever jusqu’au soleil.

À la faveur d’une longue descente, j’arrive  à Dabeiba au moment où les dernières lueurs du jour s’éteignent derrière les montagnes. Ce soir, je dors au sec chez mes vieux amis les pompiers.

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Si l’Amérique du Nord est le royaume de l’automobile, la Colombie est assurément celui de la motocyclette.

Les poissons baisent dedans

Je m’accoude à la rambarde du Kaïros, les deux genoux sur le pont. Le flanc du navire s’enfonce, disparaît presque entièrement sous les vagues, puis remonte à la surface en entraînant des tourbillons d’écume dans son sillage. L’estomac au bord des lèvres, je lutte en silence et les paroles de Renaud défilent dans mon esprit:

C’est pas l’homme qui prend la mer

C’est la mer qui prend l’homme

Moi la mer elle m’a pris,

Au dépourvu, tant pis!

J’ai eu si mal au coeur

Sur la mer en furie

J’ai vomi mon quatre heures

Et mon minuit aussi

J’me suis cogné partout

J’ai dormi dans des draps mouillés

Ça m’a coûté des sous

C’est d’la plaisance, c’est le pied!

Le vieux Milton s’approche: «Pas faciles les premières traversées hein? » Je hoche la tête. «Ça arrive à tout le monde au début. Tu as de la chance que la mer soit calme aujourd’hui. En novembre les vagues sont si énormes qu’on ne peut même plus naviger.» Je vomis quelques instants plus tard, puis à trois autres reprises au cours des heures suivantes. Dur coup pour l’ego d’un gars qui, la veille sur les quais, se rêvait déjà matelot.

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Il est fier notre navire, il est beau notre bateau.

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Trafic maritime.

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Dernière vue sur le port.

23 mai 2015.

Partis de Colón aux petites heures, nous naviguons en direction de l’archipel des îles San Blas dont nous devons ravitailler les communautés indigènes avant de mettre le cap sur Puerto Obaldia, dermière ville côtière du Panama.

À bord s’entassent cinq marins –deux Kunas et trois Afro-Colombiens–, un capitaine, un mécano; un autre type qui ne sert à rien et nous réveille la nuit quand il ronfle dans son hamac. Enfin, quatre cyclotouristes –Vincent, moi et deux Allemandes, Claudia et Anna– ainsi que le bedonnant et antipathique Jorge, propriétaire du bateau.

Notre navire, le Kaïros, fait dans les 20 ou 25 mètres, tient la mer mais a déjà connu de meilleurs jours. Pas un cageot, pas une poubelle, mais pas exactement un fameux trois mâts non plus. Pour accéder à la proue du navire où se trouvent les lits des marins, la cuisine et la barre, on passe à côté de la trappe ouverte qui mène à la chambre du moteur. Dans le noir, quelques mètres plus bas, on l’entend surchauffer et étouffer comme une vieille bête fatiguée. Une fumée asphyxiante en émane et se répand à l’ensemble du bateau. Où que vous vous trouviez sur celui-ci, il est impossible de dénicher la moindre bouffée d’air frais, ce qui contribue passablement à mon mal de coeur.

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Sur le pont.

Quelques chaises de plastique, trop peu nombreuses et qui tiennent à peine en place, chaises de plastique dont les pattes se tordent et menacent de se fendre à toutes les fois qu’une vague nous frappe, sont tout ce qui s’offre à nous sur le pont. Et comme elles sont rapidement reprises par quelqu’un d’autre dès que vous les quittez, mieux vaut vous y cramponner si vous voulez éviter de rester debout, accroché aux colonnes de fer qui soutiennent le toit, le temps que la prochaine se libère.

Les repas sortent de la cuisine à trois reprises durant la journée. Ce sont les marins qui les cuisinent à tour de rôle, avec plus ou moins de succès. Le riz est une constante dans à peu près tous les plats. Souvent mais pas toujours accompagné de viande ou de poisson. Le matin, on nous sert aussi des oeufs brouillés, trop secs, sauf quand c’est Milton qui les cuisine et des bananes plantain frites ou bouillies –dont la texture rappelle la pomme de terre– ou bien du yucca bouilli. À boire, il y a du lait d’avoine, qui goûte plus l’eau que le lait, ou bien parfois, pour faire changement, le savon lorsque vous tombez sur une tasse mal rincée; quelques fois, une sorte de breuvage à l’orange, au goût synthétique et, plus rarement, du chocolat chaud.

Si les membres d’équipage ne comprennent pas les motifs de mon végétarisme –l’un d’entre eux croyait que ça avait à voir avec mes croyances religieuses– ils l’acceptent néanmoins sans faire d’histoires. Ketchup devient bientôt l’un de mes surnoms à bord. Parce qu’avec le riz qu’on me sert et les légumineuses que je transporte dans mes bagages, il compose l’essentiel de mon alimentation et ma seule source de légumes. Bonjour les carences.

Le repas terminé, chacun a pour responsabilité de laver sa vaisselle. Toute l’eau que nous utilisons sur le bateau –à l’exception de celle  qui sert à vider les toilettes; dans ce cas, nous nous servons d’eau de mer, puisée grâce à un seau attaché au bout d’une corde– provient de deux barils, situés derrière la cuisine, près de l’échelle qui mène au toit. Ils sont remplis quotidiennement à partir d’un réservoir dans la cale. Vers la fin de la journée, lorsqu’ils sont presque vides, une sorte de pellicule huileuse flotte à leur surface. Heureusement la cargaison contient une bonne quantité d’eau embouteillée. Malheureusement elle n’est pas pour nous.

Les matelots ont trouvé une façon ingénieuse de disposer des déchets produits sur le navire: Ils balancent tout par dessus bord. C’était pas plus bête, il suffisait d’y penser. Restes de viande, sacs de plastique, vieilles godasses, tout y passe.

Le Kaïros cabote à un kilomètre des côtes. Dans sa cale s’amoncelle un chargement essentiellement composé de sodas, boissons en poudre de genre TANG, bière, riz, haricots, sucre, jus d’orange artificiel, huile à cuisson, friteuses et filets à moustiques pour le lit. Nous transportons aussi des colis destinés à des clients plus spécifiques, comme un panneau solaire et des hauts parleurs. Pour finir, une trentaine de barils d’essence est fixée au bastingage à l’aide de cordes. Leur chargement a laissé le plancher du bateau glissant d’hydrocarbures, ce qui n’empêche pas les marins de s’y allumer des cigarettes à répétition.

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Une partie de la cargaison.

En nous éloignant de Colón, la houle gagne en intensité et l’embarcation, ballottée dans toutes les directions, menace, lorsqu’elle arrive au point le plus bas de son mouvement de balancier, d’exposer le pont aux vagues. Une partie des barils, mal arrimée, commence à glisser  en un mouvement de va et vient passablement inquiétant, passant près au passage d’assommer un des hommes qui dormait à proximité. Vincent et moi commençons à nous demander ce qu’on ferait si l’un d’eux se déversait, lorsque les membres de l’équipage en viennent finalement à bout.

Quelques heures plus tard, nous atteignons une première île où nous demeurons pour la nuit. Une base de la garde côtière s’y élève mais elle demeure dans l’ensemble sans grand intéret. La nuit est froide et mon hamac inconfortable. Le lendemain, nous larguons les amarres de bonne heure, après avoir déchargé quelques barils de pétrole. En l’absence d’équipement adéquat, les marins se contentent de les faire basculer par dessus la rambarde, sur le quai, où ils atterrissent sur un pneu censé amortir le choc. Ça s’est mal passé. Les bouchons fragiles tenaient à peine et l’un d’entre eux a lâché, laissant s’échapper plusieurs dizaines de litres de combustible. Un des deux matelots kunas, Lindo, s’est contenté de tout balayer à la mer avec un peu de savon.

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Les marins font ce qu’ils peuvent pour décharger un baril.

Entre les îles, les eaux plus calmes nous offrent un répit. Les premiers villages où nous nous arrêtons ne veulent pas de notre marchandise aux prix exorbitants. C’est pour nous une premiere occasion de voir les femmes kunas dans leurs habits traditionnels. Ils sont magnifiquement colorés mais je ne peux m’empêcher de me demander ou sont passés ceux des hommes, vêtus, eux, comme n’importe quel Panaméen.

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Des femmes kunas dans leurs habits traditionnels.

C’est au troisième quai où nous accostons que se manifestent les premiers acheteurs. La camelote est étendue sur le plancher du bateau et les habitants de l’endroit montent à bord récupérer ce dont ils ont besoin. C’est l’ami Jorge qui négocie les prix et prend les commandes. Le temps que se répande la nouvelle de notre arrivée et que s’effectuent les tractations, nous avons, Vincent, les deux filles et moi, l’occasion de mettre pied à terre et d’explorer les environs. Si aucun village kuna n’est identique au suivant, tous partagent cependant certains traits communs: des toits en paille sur des maisons en tiges de bois; dans chacune, une poignée de hamacs suspendus au-dessus d’un sol de terre battue; une école, un terrain de sport asphalté où s’organisent des parties de foot ou de basket; une  rue principale reliée à d’étroites ruelles de terre ou de boue, selon la saison. Certaines familles, peut-être celles des caciques locaux, vivent dans des maisons d’asphalte, plus cossues et comportant parfois plus d’un étage. Quelques petits commerces, un bâtiment rudimentaire ou l’on dispense son opium au peuple et une floppée d’enfants souriants viennent compléter le décor.

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Le camarade Vincent.

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Photo d’enfants kunas, par des enfants kunas.

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Et une autre.

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«Prends une photo, prends une photo! »

Les enfants kunas sont probablement, avec les deux Allemandes et le vieux Milton, ce que j’ai rencontré de plus merveilleux au cours de mes dix jours a bord du Kaïros. J’ai joué avec eux comme je n’avais joué avec personne depuis une bonne quinzaine d’années et j’ai eu l’impression d’être plus à leurs yeux qu’un autre connard de touriste. Tirez-leur la langue et vous venez de vous engager dans une impitoyable guerre de grimaces. Bricolez-leur un arc à flèches avec une branche et un morceau de ficelle lors d’une escale-éclair; celui qui en héritera continuera de sourire en vous saluant de la main longtemps après que vous ayez quitté le port. Il faudra des années avant que leurs rires heureux ne cessent de résonner dans mon esprit.

Si leur société demeure conservatrice –le pouvoir reste concentré entre les mains d’un conseil qui rassemble les chefs de chaque île, élus, parait-il, en fonction de leur bonne connaissance des traditions et coutumes de leur peuple; les hommes peuvent avoir des maîtresses mais les femmes sont forcées de s’exiler afin de se prévaloir de la même prérogative– elle semble toutefois avoir conservé un très fort esprit de communauté et demeurer épargnée par les aberrants et révoltants écarts de richesse qui conduisent l’Occident à sa ruine.

Un événement dont Vincent et moi avons été témoins a su nous démontrer avec éloquence toute la virulence du sexisme toujours bien ancré au sein de cette société. Alors qu’un guide local sympathique nous faisait faire le tour de l’île de Tupile, celui-ci nous a appris qu’un des trois conseils de l’année y aurait lieu le lendemain même. «Tous les bateaux qui s’arrêteront aux quais du village devront porter notre drapeau pour l’occasion, sans quoi ils recevront une amende de 50 dollars», nous informe-t-il. Jusque là, c’est rigolo et ça passe. Il continue: « Et toutes les femmes devront porter leurs vêtements traditionnels sans quoi il leur faudra quitter l’ile pour la journée.» Vincent et moi avalons un peu de travers. «Et les hommes eux?» lui demandons-nous.

–Quoi les hommes?

–Eh bien, ils devront aussi porter leurs habits traditionnels non?

Il nous regarde, un peu surpris en hochant la tete: «Non, non, pas du tout, les hommes pourront porter les vêtements qu’ils voudront.» Ce qui allait de soit dans son esprit. Nous n’avons pas été capables, même à deux, de lui faire réaliser l’absurdité de ce traitement inégal.

Bien que plusieurs soient fournies en électricité grâce a l’énergie solaire et éolienne, le futur demeure sombre pour ces îles. D’une part en raison de l’absence totale de système de récolte des déchets, qui les transforme progressivement en poubelles géantes. De l’autre, en raison de leur élévation pratiquement nulle, qui les condamne d’ici quelques années a disparaître sous les eaux claires de la mer des Caraïbes. Tôt ou tard –et le processus est déja enclenché, croissance démographique oblige, les Kunas seront forcés de regagner les rives du continent qu’avaient quittées leurs ancêtres.

L’excitation des premiers jours fait rapidement place à une exaspération grandissante, face à l’incroyable lenteur avec laquelle nous progressons. À s’en fier au GPS de Vincent, il y a certains jours où nous peinons a couvrir les 10 kilomètres. La promiscuité inhérente à ce type de voyage et le caractère a la con de Jorge, du capitaine (oncle du premier) et du mécano grincheux finissent eux aussi par nous peser. Les journées se déroulent lentement. On lit un peu. On chante du Mise en demeure. On fait une trente-sixième sieste. Vincent joue à me battre aux échecs. Je joue à le laisser gagner.

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Freddy, un chic type avec qui on jouait aux échecs et l’ami Jorge dans toute sa splendeur.

Ces moments d’ennui me laissent le loisir de calculer les chances de succès d’une éventuelle mutinerie. Avec un peu de recul et beaucoup d’imagination, je n’ai aucun doute qu’elle aurait réussi et qu’on aurait pu se débarasser de Jorge et de sa garde raprochée sur une île déserte. Les trois marins afro-colombiens, Milton, Freddy et le dernier, dont le nom m’échappe, ont annoncé au cours de la traversée qu’ils démissionneraient a leur retour a Colón. L’Indien qui voulait notre bien –nous le surnommions ainsi ironiquement parce qu’il prenait soin de nous de manière intéressée, tout en nous laissant savoir qu’il s’attendait a un cadeau a la fin du voyage– était quant à lui fatigué d’être traité de manière raciste par les trois compères et payé comme un moins que rien. Tout me laisse croire que son compagnon, Lindo, partageait son état d’esprit.

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Vincent, Claudia et Anna, lors d’une escale sur l’île de l’Indien qui nous voulait du bien.

Les deux Allemandes étaient quant a elles de notre bord depuis le début, accablées par les commentaires de Jorge, qui, au Canada comme en Allemagne, auraient frôlé le harcèlement sexuel. Je dois en grande partie à leur compagnie et a nos conversations en anglais, à l’abri des oreilles de ceux dont ne nous ne voulions pas être compris, d’être passé au travers de cette longue traversée.

Il y en aurait encore long à dire sur ces dix jours en mer mais j’en ai déja trop écrit et le reste sera conté à mon retour.

Je vous laisse sur deux belles contrepèteries. Une première dont s’est rappelé Vincent, un jour ou l’ennui se faisait insoutenable. Et une seconde que m’a un jour récité le type rigolo qui me sert de paternel:

Les populations laborieuses du Cap.

La flotte de sa Majesté est prête.

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Dernier regard sur le Kaïros.

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L’équipage nous fait ses adieux. De gauche à droite: Milton, Lindo, l’Indien qui nous veut du bien, et Sofa le mécanicien.

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Lever du jour sur l’île d’Ustupu.

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De nombreux Kunas se déplacent encore d’île en île et vers le continent dans des barques de bois taillées à même un tronc d’arbre.

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«Revenez les gars, y’a plein de crocodiles dans ces eaux là!»

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On profitait des escales pour se dégourdir les jambes en nageant autour du bateau, jusqu’au jour où on a découvert que les habitants des villages faisaient leurs besoins directement dans la mer.

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Anna, Claudia et des femmes kunas en arrière-plan.

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La compétition.

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L’île déserte où on aurait dû oublier Jorge.

Et quelques photos sans titre:

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